L’humanitaire comme tremplin – Interview de Marc Lavergne

Un article de Christian Lecomte pour Le Temps le 5 Décembre 2014 où apparait une interview de Marc Lavergne

Lien vers l’article original: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/6ac8e2fe-7bc0-11e4-a4b4-65a0dc79857a/Lhumanitaire_comme_tremplin

Les métiers de l’humanitaire se professionnalisent à l’excès, estime le chercheur français Marc Lavergne. Retour sur le Salon des métiers de l’humanitaire qui s’est déroulé à Annemasse le week-end passé

La Cité de la solidarité internationale à Annemasse, qui met à disposition des espaces de travail pour des ONG et dispense des formations, a organisé les 29 et 30 novembre un salon dédié aux métiers de l’humanitaire. Cette quatrième édition a attiré 2200 visiteurs en quête d’informations sur les recrutements et les perspectives dans le domaine de l’entraide.

L’Institut Bioforce, qui forme à Lyon des logisticiens et des administrateurs, a confirmé que des profils pointus étaient de plus en plus recherchés, même si le bénévolat reste une pratique répandue pour constituer un cursus et accéder par la suite à des postes davantage prisés. Autre tendance: l’autonomisation des salariés locaux dans les pays bénéficiaires et donc une baisse du nombre d’expatriés. «Ces derniers ne représentent plus que 7% de nos effectifs», indique le porte-parole d’Action contre la faim. Précédant ce salon, des états généraux de l’action humanitaire – toujours à Annemasse – ont réuni, les 27 et 28 novembre, 150 professionnels à l’initiative de l’organisation grenobloise Humacoop.

Son directeur, Joseph Dato, rejoint le chercheur Marc Lavergne (voir ci-dessous) pour déplorer l’«hyperprofessionnalisation» de l’engagement humanitaire sous la pression des bailleurs de fonds, «qui sont parfois des Etats et donc des parties prenantes dans un conflit». Cela au détriment d’un engagement plus profond, en contact avec le terrain.

Par ailleurs, l’échelle élevée des demandes en matière de recrutement conduit à un taux de vacance important parmi les postes à pourvoir, «jusqu’à une centaine dans certaines ONG», précise Joseph Dato.

Interview­ du géopolitologue français Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS et président de l’association Recherches et ressources humanitaires

Le Temps: En matière de recrutement, les grandes ONG semblent désormais être tout aussi exigeantes que les entreprises. L’humanitaire est aujourd’hui une profession presque comme les autres. Est-ce là une forme de dérive,
qui nuirait à l’éthique
de l’engagement humaniste?

Marc Lavergne: Je regrette le glissement vers trop de professionnalisme. Une formation bac plus 5 est parfois exigée lorsque l’on postule pour partir en mission. On observe une fuite en avant des ONG en écho aux demandes des bailleurs de fonds, qui veulent de bons curriculum vitae, garantie selon eux de la réussite d’un programme et qui fonctionnent en quelque sorte comme une assurance psychologique. Il existe une volonté d’être avant tout efficace: on ne veut pas par exemple de médecins au rabais, mais des praticiens confirmés. Qu’ils exercent dans un hôpital parisien ou dans un dispensaire de brousse, peu importe.

– Cela semble louable car la qualité des soins doit être la même pour tous…

– Bien entendu, mais cette exigence paraît plus contestable s’agissant des métiers humanitaires liés notamment à la gestion administrative des missions. Que ce soit à Londres, à Paris ou dans d’autres capitales, les sièges des grandes ONG regorgent de personnels bien payés et très formés qui rédigent des rapports toute la journée et empilent les statistiques.

La communication n’échappe pas à ce constat. Chez Médecins sans frontières à Paris, on dénombre 25 communicants qui mènent une course permanente aux projets et au fundraising. Il existe une compétition pour décrocher les projets, il faut savoir taper aux bonnes portes et ne surtout pas se fâcher avec des agences onusiennes comme le HCR. Les ONG qui communiquent mal sont écartées. Tous ces personnels, comptables, experts financiers évoluent dans un environnement sécurisé et climatisé, ils n’ont jamais vu un réfugié, tout cela au nom de l’efficacité. L’enthousiasme disparaît. Beaucoup d’ONG sont plus tournées vers
les bailleurs de fonds que vers les bénéficiaires. Je ne suis donc pas convaincu que les besoins réels des populations dépendantes de l’aide humanitaire soient toujours clairement identifiés.

– La carrière humanitaire est plus courte que dans le passé, le taux de fidélisation est faible, autour des 10%. Pourquoi?

– L’action humanitaire s’inscrit autrement que dans le passé, elle est plus brève parce que le volontaire de terrain ne bénéficie plus de la même protection que jadis. Il peut être une cible, être enlevé, voire assassiné. Le mythe de l’homme blanc intouchable, venu faire le bien, a vécu. Dans le même temps, beaucoup de personnes postulent parce que l’engagement humanitaire représente une garantie pour leur avenir. Celui dont le CV atteste qu’il a travaillé deux ans pour une ONG – quelle que soit son expérience du terrain – est perçu comme un individu qui sait prendre des risques, gérer ses émotions et a du courage. C’est un plus par rapport à d’autres postulants. La carrière humanitaire est par exemple un tremplin pour les traders et autres spécialistes de la finance. D’autres se propulsent vers les agences onusiennes ou le CICR.